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04 · Traditions

Traditions & origines

Les gestes survivent aux preuves écrites. Comment on traite les morts, ce qu'on chante, ce qu'on s'interdit, comment on lit l'avenir : autant de pratiques vivantes où se lisent, en filigrane, les origines mêlées de l'île.

Les morts plus que les vivants

Pour comprendre une société, on regarde ce qu’elle bâtit pour durer. À Madagascar, ce n’est pas la maison, c’est le tombeau. Dans une grande partie de l'île, le tombeau familial, bâti pour durer, l'emporte en soin et en dépense sur la maison des vivants : il ancre la lignée à la terre des ancêtres, les razana.attestéBloch Les vivants passent, les razana, les ancêtres, demeurent, et c’est à eux qu’appartient vraiment la terre. Tout le reste, les interdits, les rites, la divination, découle de ce rapport premier aux morts.

Retourner les morts

La pratique la plus connue de l’île tient en un geste qui déconcerte : exhumer les ancêtres pour les fêter. Le famadihana, seconde inhumation des Hautes Terres où l'on exhume et réenveloppe les ancêtres dans des linceuls neufs, relève d'une tradition de double funéraille qu'on retrouve dans le monde austronésien, de Sulawesi à Bali.reconstruitLarson Le rapprochement avec Sulawesi ou Bali n’est pas un ornement : il dessine une parenté de famille, l’une des rares preuves vivantes de l’origine austronésienne. Mais une tradition n’est pas un fossile, elle a sa propre histoire. Sa forme actuelle ne s'est toutefois fixée qu'au XIXe siècle : d'abord rares et variables, les secondes funérailles se généralisent et se standardisent à mesure que se répandent les tombeaux de pierre.attestéLarson

Le linceul rouge : le lambamena

Si l’on rouvre la tombe, c’est aussi pour offrir un tissu neuf. Le lambamena, linceul de soie rouge tissé de la soie sauvage du landibe (Borocera), enveloppe les morts et les réenveloppe au famadihana : la richesse offerte aux ancêtres se mesure en soie.attestéBloch La soie sauvage, endémique, et le métier à tisser venu d’Asie se rejoignent sur le corps du mort : l’étoffe est le dernier luxe que les vivants doivent aux ancêtres.

Les tombes dans la pierre

Si le tombeau prime, c’est qu’il est fait pour défier le temps, et la pierre en est la matière. La pierre est la demeure durable des morts : tombeaux mégalithiques des Hautes Terres, pierres dressées commémoratives (vatolahy, orimbato), tombeaux de pierre sèche du pays bara.attestéBloch,Barthélemy Manjakahery Le pays bara du Centre-Sud en offre l’expression la plus dense, autour de l’Isalo. Le pays bara du Centre-Sud, où se situe le massif de l'Isalo, est marqué par un mégalithisme funéraire : pierres dressées commémoratives (orimbato) et tombeaux en pierre sèche.attestéBarthélemy Manjakahery L’imaginaire prête volontiers aux morts les parois mêmes des reliefs ; la preuve, elle, s’arrête au mégalithisme.

L’art funéraire du Sud

Plus au sud, le rapport aux morts devient sculpture. Dans le Sud, chez les Mahafaly et les Antandroy, la tombe devient œuvre : stèles de bois sculptées (aloalo) dressées sur le tertre, surmontées de figures, et bucranes de zébus sacrifiés au funéraille.attestéCurnow,G. Escargueil Ici les deux héritages se rejoignent sur la tombe : le bois travaillé d’une main austronésienne, et le zébu venu d’Afrique, dont la corne couronne la sépulture. La mort y est l’occasion du plus grand art, et de la plus grande dépense.

Posséder les morts : le tromba

Les morts ne se contentent pas toujours de leur tombe : parfois ils reviennent parler. Le tromba, possession par les esprits des rois sakalava défunts à travers un médium en transe, prolonge les cultes de possession de la rive occidentale de l'océan Indien : une part nettement africaine du religieux malgache.attestéSharp Avec le tromba, l’axe des origines bascule. Là où le famadihana regardait vers l’Asie, la possession des esprits royaux regarde vers l’Afrique, dont elle prolonge les cultes de la rive d’en face. La même île, deux héritages, selon le geste.

Le bois qui chante : la valiha

Tout n’est pas affaire de morts. L’instrument emblématique de l’île dit, lui aussi, d’où l’on vient. La valiha, cithare tubulaire en bambou tenue pour l'instrument national, descend des cithares sur tube de l'Asie du Sud-Est insulaire (telle la sasandu de Roti) : un héritage austronésien aussi parlant que la langue.reconstruitEncyclopædia Britannica On l’entend comme on lit la langue : une preuve sonore de l’origine austronésienne, portée jadis sur les pirogues à balancier avec le riz et les mots.

Le riz, le sol et le repas

L’autre grand legs venu d’Asie n’est pas un objet mais une plante, et tout un monde avec elle. Le riz (vary) est le cœur de l'alimentation et du paysage : la riziculture irriguée, souvent en terrasses, façonne les Hautes Terres, et « manger » se dit littéralement « manger du riz » (mihinam-bary).attestéCrowther Le riz a refait le paysage à son image et donné sa mesure au temps comme à la faim ; il est l’austronésien devenu sol.

Passer à l’âge d’homme : le famorana

Toutes les traditions ne disent pas d’où l’on vient ; certaines disent comment on devient. La circoncision des garçons (famorana) est un rite de passage majeur, jadis rythmé à l'échelle du royaume ; il fait entrer l'enfant dans la lignée des ancêtres et dans l'ordre social.attestéBloch Le rite ne désigne aucun ailleurs : il inscrit l’enfant dans la lignée et, jadis, dans l’ordre du royaume.

La parole ornée : le kabary

Reste ce qui ne s’importe pas. Le kabary, art oratoire codifié fait de proverbes (ohabolana), de métaphores et de détours, règle les grandes occasions de la vie sociale ; l'UNESCO l'a inscrit au patrimoine immatériel en 2021.attestéUNESCO,Haring Ici, pas d’ailleurs à désigner : le kabary est une manière proprement malgache d’habiter la parole, par le détour, le proverbe et l’allusion. Toutes les traditions ne sont pas des indices d’origine ; certaines sont simplement ce que l’île a fait d’elle-même.

La parole en spectacle : le hira gasy

Quand la parole ornée se fait chant, elle devient hira gasy. La tradition attribue la naissance du hira gasy, spectacle des Hautes Terres mêlant discours, chant et danse, au règne d'Andrianampoinimerina (fin du XVIIIe siècle) : des troupes de chanteurs auraient encouragé les grands travaux de rizières et porté la parole royale dans les campagnes.récitMauro,Maison des Cultures du Monde La tradition en fait un instrument de gouvernement : avant l’archive écrite, la voix des troupes était le canal du pouvoir vers les campagnes. Érigé en coutume ancestrale (fomba), le hira gasy est pourtant une forme métisse et relativement récente : il croise l'art oratoire du kabary, le chant et la danse, et intègre au XIXe siècle des instruments européens, violon, trompette, accordéon.reconstruitMauro,Maison des Cultures du Monde Le violon et la trompette le disent assez : cette coutume des ancêtres a l’oreille ouverte sur son siècle. Elle n’en est pas moins d’ici, et son nom même l’affirme, chant malgache contre chant étranger. L'UNESCO a inscrit le hiragasy sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité en décembre 2023 (décision 18.COM 8.B.42), deux ans après le kabary.attestéUNESCO Comme pour le kabary dont il prolonge l’art, la reconnaissance vient couronner non une origine, mais une manière d’être malgache.

Le fady, la grammaire des interdits

Vivre avec les ancêtres, c’est vivre sous leurs règles. Le fady, interdit hérité des ancêtres, régit lieux, aliments, jours et gestes ; le transgresser, c'est rompre avec les razana, et la sanction est d'abord sociale avant d'être surnaturelle.attestéRuud Le fady n’est pas une superstition résiduelle : c’est un système, qui ordonne le territoire, le calendrier et la table, et qui se transmet, se négocie, se déplace avec les lignages.

Le jeu des rois : le fanorona

Entre le sacré et le quotidien, il reste le jeu. Le fanorona, jeu de stratégie sur damier de lignes tenu pour le jeu national, est ancien et lié à la royauté ; on lui prêtait des usages de divination autant que de divertissement.attestéICGA (International Computer Games Association) Le fanorona tient des deux : on s’y divertit, mais on y lisait aussi l’avenir, et l’on raconte qu’un prince y perdit un trône pour n’avoir pas su quitter le damier.

Lire le destin : le vintana

Avant de lire l’avenir, on lit le temps. Le vintana, système du destin qui partage le temps en jours et heures fastes ou néfastes, repose sur douze figures calquées sur les douze mois lunaires arabes ; les noms des jours eux-mêmes (Alahady, Alatsinainy…) sont des emprunts à l'arabe.attestéPhilippe Beaujard,Faublée Comme le sikidy, le vintana vient d’ailleurs sans en avoir l’air : ses mots mêmes trahissent l’origine arabe d’un savoir devenu si familier qu’on le croit né du sol.

Le sikidy, lire l’avenir

Reste la part la plus savante de cet héritage : la divination. Le sikidy, divination par disposition de graines lue en figures, dérive de la géomancie arabe (ilm al-raml) : il entre par la côte sud-est, et les devins antemoro le consignent dans leurs manuscrits sorabe.attestéFaublée,Philippe Beaujard Le sikidy résume à lui seul le propos de cette page. Ce qu’on tient pour le plus profondément malgache, une science des graines et des figures, porte une origine étrangère et datable, naturalisée jusqu’à se faire indigène. L’île n’a jamais cessé d’absorber, puis d’oublier d’où venaient les choses.

L’épreuve du poison : le tangena

Le pouvoir, lui aussi, jugeait par le surnaturel. L'épreuve du tangena, ordalie judiciaire par le poison de la noix de Cerbera, jugeait l'accusé, souvent de sorcellerie : survivre valait innocence, mourir valait culpabilité. Devenue instrument de pouvoir sous Ranavalona Ire, elle fit de très nombreuses victimes avant son interdiction en 1863.attestéGwyn Campbell,Ogot L’ordalie n’est pas un marqueur d’origine mais une institution : la justice rendue par le poison, et, sous Ranavalona Ire, une arme. Le siècle qui vient l’abolira, comme il abolira les idoles.

Les idoles brûlées : les sampy

Une tradition peut aussi finir par décret. Les sampy, talismans-palladiums protecteurs du royaume merina (Kelimalaza, Ramahavaly…), furent brûlés en 1869 par la reine Ranavalona II lors de sa conversion publique au christianisme.attestéRandrianja En brûlant les palladiums du royaume, la cour merina ne détruit pas une superstition : elle change de camp, et fait entrer l’île dans le siècle où l’on choisira pour elle. C’est ici que cette page s’arrête, et qu’une autre, sur la colonisation, devra commencer.

Le registre, par discipline

Chaque démarche scientifique apporte sa pièce, et son degré de certitude. La même histoire, vue par 4 familles de preuves.

archéologie 1

ce que le sol et les vestiges datent

La pierre est la demeure durable des morts : tombeaux mégalithiques des Hautes Terres, pierres dressées commémoratives (vatolahy, orimbato), tombeaux de pierre sèche du pays bara.
L'image des sépultures logées dans les parois mêmes des reliefs karstiques, courante, reste mal documentée (confiance moyenne) ; le mégalithisme funéraire, lui, est attesté.

linguistique 1

ce que la langue reconstruit

Le vintana, système du destin qui partage le temps en jours et heures fastes ou néfastes, repose sur douze figures calquées sur les douze mois lunaires arabes ; les noms des jours eux-mêmes (Alahady, Alatsinainy…) sont des emprunts à l'arabe.
L'emprunt est lisible à même la langue : le calendrier du destin porte, dans ses mots, la marque de son origine arabo-musulmane. Cousin du sikidy.

histoire 7

ce que les textes et les traditions rapportent

Les sampy, talismans-palladiums protecteurs du royaume merina (Kelimalaza, Ramahavaly…), furent brûlés en 1869 par la reine Ranavalona II lors de sa conversion publique au christianisme.
L'autodafé des sampy marque le basculement de l'Imerina vers le christianisme d'État : une tradition abolie par décret, charnière vers le siècle colonial.
La tradition attribue la naissance du hira gasy, spectacle des Hautes Terres mêlant discours, chant et danse, au règne d'Andrianampoinimerina (fin du XVIIIe siècle) : des troupes de chanteurs auraient encouragé les grands travaux de rizières et porté la parole royale dans les campagnes.
Attribution constante dans la tradition orale mais sans archive d'époque ; les datations proposées vont du XVe au milieu du XIXe siècle selon les sources.
Sa forme actuelle ne s'est toutefois fixée qu'au XIXe siècle : d'abord rares et variables, les secondes funérailles se généralisent et se standardisent à mesure que se répandent les tombeaux de pierre.
attesté1820 – 1900Larson, P. M. (2001)
Une tradition vivante a une histoire : ce que l'on tient pour immémorial s'est en partie façonné au siècle dernier.
L'UNESCO a inscrit le hiragasy sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité en décembre 2023 (décision 18.COM 8.B.42), deux ans après le kabary.
attesté2023 – 2023UNESCO (2023)
Le famadihana, seconde inhumation des Hautes Terres où l'on exhume et réenveloppe les ancêtres dans des linceuls neufs, relève d'une tradition de double funéraille qu'on retrouve dans le monde austronésien, de Sulawesi à Bali.
Le rapprochement est comparatif : il rattache la pratique à l'héritage austronésien sans en faire un calque immobile. La parenté est de famille, pas de copie.
Érigé en coutume ancestrale (fomba), le hira gasy est pourtant une forme métisse et relativement récente : il croise l'art oratoire du kabary, le chant et la danse, et intègre au XIXe siècle des instruments européens, violon, trompette, accordéon.
Le nom même dit l'auto-définition par contraste : hira gasy, « chant malgache », par opposition au chant vazaha, étranger.
Le sikidy, divination par disposition de graines lue en figures, dérive de la géomancie arabe (ilm al-raml) : il entre par la côte sud-est, et les devins antemoro le consignent dans leurs manuscrits sorabe.
Une tradition réputée « ancestrale » porte une origine datable et située : la science du sable, venue du monde arabo-musulman, naturalisée en malgache.

autre 10

paléoécologie, modélisations

Le kabary, art oratoire codifié fait de proverbes (ohabolana), de métaphores et de détours, règle les grandes occasions de la vie sociale ; l'UNESCO l'a inscrit au patrimoine immatériel en 2021.
attesté1787 – 2021UNESCO (2021) · Haring, L. (1992)
Contrairement aux autres traditions de cette page, le kabary n'est pas un marqueur d'origine étrangère : c'est un trait propre, où se lit la valeur malgache de la parole indirecte, allusive plutôt que frontale.
Dans le Sud, chez les Mahafaly et les Antandroy, la tombe devient œuvre : stèles de bois sculptées (aloalo) dressées sur le tertre, surmontées de figures, et bucranes de zébus sacrifiés au funéraille.
Le zébu, héritage africain, est au cœur du rite : sa corne sur la tombe dit la richesse offerte aux morts. L'aloalo est aujourd'hui une icône de l'art malgache.
Le fady, interdit hérité des ancêtres, régit lieux, aliments, jours et gestes ; le transgresser, c'est rompre avec les razana, et la sanction est d'abord sociale avant d'être surnaturelle.
Le fady varie d'un lignage et d'une région à l'autre : il n'y a pas un code unique mais une grammaire d'interdits, négociée et vivante.
La circoncision des garçons (famorana) est un rite de passage majeur, jadis rythmé à l'échelle du royaume ; il fait entrer l'enfant dans la lignée des ancêtres et dans l'ordre social.
Comme le kabary, ce n'est pas un marqueur d'origine : un rite de passage, que Bloch a relié au pouvoir royal merina et à son idéologie.
Le fanorona, jeu de stratégie sur damier de lignes tenu pour le jeu national, est ancien et lié à la royauté ; on lui prêtait des usages de divination autant que de divertissement.
Son origine n'est pas tranchée : parenté possible avec l'alquerque venu par les réseaux arabes de l'océan Indien, ou élaboration locale. Le plateau malgache double celui de l'alquerque.
Le lambamena, linceul de soie rouge tissé de la soie sauvage du landibe (Borocera), enveloppe les morts et les réenveloppe au famadihana : la richesse offerte aux ancêtres se mesure en soie.
Le tissage relie l'héritage austronésien (le métier, le lamba) à une matière endémique, la soie sauvage de l'île. Le linceul est l'objet central du retournement des morts.
Le riz (vary) est le cœur de l'alimentation et du paysage : la riziculture irriguée, souvent en terrasses, façonne les Hautes Terres, et « manger » se dit littéralement « manger du riz » (mihinam-bary).
Le riz asiatique, attesté par l'archéobotanique parmi les toutes premières cultures importées, est l'empreinte végétale de l'origine austronésienne devenue institution sociale totale.
Dans une grande partie de l'île, le tombeau familial, bâti pour durer, l'emporte en soin et en dépense sur la maison des vivants : il ancre la lignée à la terre des ancêtres, les razana.
Étude ethnographique des Merina ; le primat du tombeau sur la maison est un trait largement partagé, aux formes variables selon les régions.
Le tromba, possession par les esprits des rois sakalava défunts à travers un médium en transe, prolonge les cultes de possession de la rive occidentale de l'océan Indien : une part nettement africaine du religieux malgache.
Le mot, d'origine sakalava, désigne aujourd'hui par extension la possession dans toute l'île. Il maintient un lien vivant avec les dynasties du Nord-Ouest, héritières du premier empire malgache, de fondation africaine.
La valiha, cithare tubulaire en bambou tenue pour l'instrument national, descend des cithares sur tube de l'Asie du Sud-Est insulaire (telle la sasandu de Roti) : un héritage austronésien aussi parlant que la langue.
Filiation établie par comparaison organologique ; la datation de son arrivée est discutée. La forme ancienne était idiochorde, ses cordes taillées dans l'écorce même du bambou.

Sources