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Le Sud-Est lettré

Les Antemoro, et la grande écriture

Le Sud-Est tient la seule écriture pratiquée à Madagascar avant 1810. Ceux qui la détiennent ne s'en servent pas pour tenir la chronique de leurs rois.

Une aristocratie venue par la mer

Le Sud-Est reçoit, plusieurs siècles avant les royaumes des Hautes Terres, des lignées islamisées qui se réclament d’une origine lointaine. La vue d’ensemble les situe parmi les pouvoirs de la côte. Les Zafiraminia, groupe islamisé porteur de l'écriture sorabe, s'implantent dans le sud-est autour du XIIIe-XIVe siècle selon leurs traditions. récit Faublée Le royaume antemoro, théocratie lettrée héritière des migrations islamisées, se constitue sur la basse Matitanana aux XVe-XVIe siècles. récit Faublée · Ogot Leurs voisins gardent la même mémoire d’une arrivée par la côte. La tradition d'origine des Antambahoaka du Sud-Est les rattache à des migrants musulmans installés à l'embouchure de la Matitanana à la fin du XVe siècle, et à des Zafiraminia islamisés arrivés sur la côte est vers le XIIIe siècle ; cette aristocratie conserve des manuscrits sacrés en graphie arabico-malgache (sorabe). attesté Beaujard

Ces traditions sont à lire pour ce qu’elles sont : des récits d’origine tenus par ceux qui en tirent leur rang. Le site les range en récit et ne les arbitre pas. Ce qui les distingue de toutes les autres traditions dynastiques de l’île, c’est qu’elles sont écrites.

La grande écriture

Les aristocrates antemoro, arrivés au XVe siècle dans le Sud-Est, ont conservé jusqu'à aujourd'hui des livres sacrés écrits en caractères arabes, appelés sorabe, « grande écriture ». attesté Beaujard · Faublée

L’écart avec le reste de l’île est net. L’Imerina n’entrera dans l’écrit qu’en 1810, quand Radama adoptera l’alphabet latin, et tout ce qu’on sait de ses souverains antérieurs vient d’une compilation faite après coup. L’Ouest sakalava ne conserve pas des textes mais des objets. Ici, il y a des livres, et ils sont anciens.

L’écrit n’est pourtant pas le fait d’un peuple. La tradition sorabe court sur plusieurs groupes du Sud-Est, les Zafiraminia la portent avant les Antemoro, et à l’intérieur du pays antemoro elle relève de lignages spécialisés.

Les manuscrits sorabe sont détenus par des chefs religieux, les katibo, et par des devins-guérisseurs, qui appartiennent à des clans spécifiques : les Anakara sont les spécialistes du ciel, les Zafintsimeto ceux de la terre. Les textes, écrits sur un papier fabriqué localement, mêlent l'arabe, le malgache et un pidgin arabe. attesté Beaujard

Reste à savoir ce que ces lignages ont écrit.

Ce qu’on écrit quand on sait écrire

Le contenu des manuscrits sorabe est magico-religieux : formules, divination, calendrier, traditions d'origine. Au-delà d'une magie islamique, la diversité des influences qui s'y exercent fait écho à la complexité des réseaux d'échange de l'océan Indien. attesté Beaujard

Des formules, un calendrier, une divination, et une tradition d’origine que ces livres fixent. Les sorabe (manuscrits malgaches en caractères arabes conservés chez les Antemoro du Sud-Est) consignent la tradition d'une origine remontant à des migrants islamisés se réclamant de La Mecque. récit Faublée Pas de liste de règnes, pas de chronique, pas d’annales. La grande écriture sert le rite et le destin, et adosse une généalogie.

Photographie d'un manuscrit ouvert sur deux pages, posé à plat. Le papier est épais et fibreux, de teinte ocre. Le texte est tracé à l'encre noire et rouge en caractères arabes. La page de gauche porte des colonnes de traits et de points ; la page de droite, en haut, un tableau quadrillé rempli de signes, et plus bas un carré barré d'une croix contenant des figures.
Un sorabe de cosmogonie, sur papier fabriqué sur place. Ce qu'on voit n'est pas de la prose : un tableau quadrillé, un carré barré, et des colonnes de points en marge, qui sont la notation du sikidy. La page est un instrument, pas un récit.Académie des sciences d'outre-mer, collection Berthier, manuscrit HB7, via Wikimedia Commons. Le catalogue l'attribue à Ramasinatsimo, sous le règne de Ramahafolakarivo., Domaine public.

Et l’usage va plus loin que la lecture. Les sorabe mentionnent après les formules « ce qui sert à mouiller les écrits » : des plantes ou des substances qui, mêlées à de l'eau, servent à laver le texte tracé. Le Coran y fait l'objet d'un usage talismanique, par sélection d'une phrase ou d'un mot hors de son contexte. attesté Beaujard

Un texte qu’on lave et dont on emploie l’eau n’est pas fait pour être lu.

Deux pratiques que le site traite ailleurs sont précisément ce que ces livres portent.

Le sikidy, divination par disposition de graines lue en figures, dérive de la géomancie arabe (ilm al-raml) : il entre par la côte sud-est, et les devins antemoro le consignent dans leurs manuscrits sorabe. attesté Faublée · Beaujard Le vintana, système du destin qui partage le temps en jours et heures fastes ou néfastes, repose sur douze figures calquées sur les douze mois lunaires arabes ; les noms des jours eux-mêmes (Alahady, Alatsinainy…) sont des emprunts à l'arabe. attesté Beaujard · Faublée

L’écriture n’a donc pas produit d’histoire, au sens où l’archive merina en produira une après 1810. Elle a produit une bibliothèque de savoirs, tenue par des lignages de lettrés, et transmise parce qu’elle sert. L’équation entre écriture et histoire est si commune qu’on l’écrit sans la remarquer.

Ce que ces livres laissent voir de l’océan

Beaujard note que les influences qui s’exercent sur cette tradition dépassent la magie islamique, et qu’elles font écho à la complexité des réseaux d’échange de l’océan Indien. La bibliothèque du Sud-Est est donc aussi un relevé de ce qui circulait, et pas seulement de ce que ses détenteurs croyaient.

Le sikidy en est le meilleur exemple : une géomancie arabe entrée par la côte, consignée dans des manuscrits malgaches, et devenue une pratique de toute l’île. Les jours de la semaine malgaches sont, eux aussi, des mots arabes.

Ces livres ont d’ailleurs circulé jusqu’au plateau. L’un des sorabe reproduits sur la page du peuplement porte le récit d’une ambassade des Antaimoro auprès des rois de l’Imerina : la relation entre le Sud-Est lettré et la cour d’Antananarivo est elle-même consignée dans cette écriture-là.

Ce qui se tient encore

Chez les Antambahoaka de la région de Mananjary, la circoncision collective (sambatra) est célébrée selon un cycle septennal, lors de l'« année du vendredi ». attesté Pacaud

Une communauté voisine tient un rite collectif sur un cycle de sept ans. Le site le range parmi les traits propres, pas parmi les marqueurs d’origine : une pratique vivante n’est pas une preuve de filiation, et la page des traditions explique pourquoi.

Chronologie

Frise · dérivée des assertions datées
1200 – 1500La tradition d'origine des Antambahoaka du Sud-Est les rattache à des migrants musulmans installés à l'embouchure de la Matitanana à la fin du XVe siècle, et à des Zafiraminia islamisés arrivés sur la côte est vers le XIIIe siècle ; cette aristocratie conserve des manuscrits sacrés en graphie arabico-malgache (sorabe).attesté
1250 – 1600Les Zafiraminia, groupe islamisé porteur de l'écriture sorabe, s'implantent dans le sud-est autour du XIIIe-XIVe siècle selon leurs traditions.récit
1400 – 1700Les sorabe (manuscrits malgaches en caractères arabes conservés chez les Antemoro du Sud-Est) consignent la tradition d'une origine remontant à des migrants islamisés se réclamant de La Mecque.récit
1450 – 1850Le royaume antemoro, théocratie lettrée héritière des migrations islamisées, se constitue sur la basse Matitanana aux XVe-XVIe siècles.récit
1450 – 1900Les sorabe mentionnent après les formules « ce qui sert à mouiller les écrits » : des plantes ou des substances qui, mêlées à de l'eau, servent à laver le texte tracé. Le Coran y fait l'objet d'un usage talismanique, par sélection d'une phrase ou d'un mot hors de son contexte.attesté
1450 – 1900Les manuscrits sorabe sont détenus par des chefs religieux, les katibo, et par des devins-guérisseurs, qui appartiennent à des clans spécifiques : les Anakara sont les spécialistes du ciel, les Zafintsimeto ceux de la terre. Les textes, écrits sur un papier fabriqué localement, mêlent l'arabe, le malgache et un pidgin arabe.attesté
1450 – 1900Le contenu des manuscrits sorabe est magico-religieux : formules, divination, calendrier, traditions d'origine. Au-delà d'une magie islamique, la diversité des influences qui s'y exercent fait écho à la complexité des réseaux d'échange de l'océan Indien.attesté
1450 – 1900Les aristocrates antemoro, arrivés au XVe siècle dans le Sud-Est, ont conservé jusqu'à aujourd'hui des livres sacrés écrits en caractères arabes, appelés sorabe, « grande écriture ».attesté

Le registre

Chaque démarche scientifique apporte sa pièce, et son degré de certitude. La même histoire, vue par 3 familles de preuves.

linguistique 1

ce que la langue reconstruit

Le vintana, système du destin qui partage le temps en jours et heures fastes ou néfastes, repose sur douze figures calquées sur les douze mois lunaires arabes ; les noms des jours eux-mêmes (Alahady, Alatsinainy…) sont des emprunts à l'arabe.
L'emprunt est lisible à même la langue : le calendrier du destin porte, dans ses mots, la marque de son origine arabo-musulmane. Cousin du sikidy.

ethnographie 2

ce que les pratiques observées et décrites livrent

Les sorabe mentionnent après les formules « ce qui sert à mouiller les écrits » : des plantes ou des substances qui, mêlées à de l'eau, servent à laver le texte tracé. Le Coran y fait l'objet d'un usage talismanique, par sélection d'une phrase ou d'un mot hors de son contexte.
attesté1450 – 1900Beaujard, P. (2020)
Un écrit qu'on lave et dont on emploie l'eau n'est pas fait pour être lu. C'est la preuve matérielle que cette écriture sert, et ne raconte pas.
Chez les Antambahoaka de la région de Mananjary, la circoncision collective (sambatra) est célébrée selon un cycle septennal, lors de l'« année du vendredi ».
Cycle septennal ; source de vulgarisation, à conforter par une étude dédiée (confiance moyenne).

histoire 8

ce que les textes et les traditions rapportent

La tradition d'origine des Antambahoaka du Sud-Est les rattache à des migrants musulmans installés à l'embouchure de la Matitanana à la fin du XVe siècle, et à des Zafiraminia islamisés arrivés sur la côte est vers le XIIIe siècle ; cette aristocratie conserve des manuscrits sacrés en graphie arabico-malgache (sorabe).
attesté1200 – 1500Beaujard, P. (2020)
Les Zafiraminia, groupe islamisé porteur de l'écriture sorabe, s'implantent dans le sud-est autour du XIIIe-XIVe siècle selon leurs traditions.
récit1250 – 1600Faublée, J. (1970)
Chronologie portée par les généalogies des manuscrits, un récit d'origine, dont la datation absolue est invérifiable.
Les sorabe (manuscrits malgaches en caractères arabes conservés chez les Antemoro du Sud-Est) consignent la tradition d'une origine remontant à des migrants islamisés se réclamant de La Mecque.
récit1400 – 1700Faublée, J. (1970)
L'existence des manuscrits est un fait matériel ; leur contenu généalogique est un récit d'origine, pas une preuve de celle-ci.
Le royaume antemoro, théocratie lettrée héritière des migrations islamisées, se constitue sur la basse Matitanana aux XVe-XVIe siècles.
Ses scribes (katibo) et devins servirent ensuite les autres cours de l'île, l'écriture comme instrument de pouvoir.
Les manuscrits sorabe sont détenus par des chefs religieux, les katibo, et par des devins-guérisseurs, qui appartiennent à des clans spécifiques : les Anakara sont les spécialistes du ciel, les Zafintsimeto ceux de la terre. Les textes, écrits sur un papier fabriqué localement, mêlent l'arabe, le malgache et un pidgin arabe.
attesté1450 – 1900Beaujard, P. (2020)
Le pouvoir politique et le pouvoir religieux sont séparés, et l'écrit relève du second. Ce n'est donc pas un peuple qui écrit, mais des lignages spécialisés à l'intérieur d'un peuple.
Le contenu des manuscrits sorabe est magico-religieux : formules, divination, calendrier, traditions d'origine. Au-delà d'une magie islamique, la diversité des influences qui s'y exercent fait écho à la complexité des réseaux d'échange de l'océan Indien.
attesté1450 – 1900Beaujard, P. (2020)
Ces livres ne sont pas des annales. Écrire n'a pas produit d'histoire au sens où l'archive merina en produira une à partir de 1810 : la grande écriture sert le rite et le destin, pas la chronique des règnes.
Les aristocrates antemoro, arrivés au XVe siècle dans le Sud-Est, ont conservé jusqu'à aujourd'hui des livres sacrés écrits en caractères arabes, appelés sorabe, « grande écriture ».
C'est la seule écriture pratiquée à Madagascar avant que Radama Ier n'adopte l'alphabet latin en 1810, et elle est restée l'affaire d'un groupe et d'une caste de lettrés, non d'un royaume entier.
Le sikidy, divination par disposition de graines lue en figures, dérive de la géomancie arabe (ilm al-raml) : il entre par la côte sud-est, et les devins antemoro le consignent dans leurs manuscrits sorabe.
Une tradition réputée « ancestrale » porte une origine datable et située : la science du sable, venue du monde arabo-musulman, naturalisée en malgache.

Sources