tantara.wiki
La côte est fédérée

Les Betsimisaraka, et les pirates qui n'ont rien fait

Sept cents kilomètres de côte fédérés au début du XVIIIe siècle, dans le voisinage immédiat du principal repaire pirate de l'océan Indien. Ce que les pirates y ont fait est plus mince qu'on ne le raconte.

Le décor, et sa légende

Vers 1700, le nord-est de l’île est le principal point de ralliement de la piraterie de l’océan Indien, ce que la vue d’ensemble situe dans le siècle. L'île Sainte-Marie (Nosy Boraha), au nord-est, est le principal repaire pirate de l'océan Indien entre 1690 et 1730, comptoir d'Adam Baldridge, escale des navires revenant des Indes. mesuré Université de Caen Normandie / CReAAH · Graeber L’Europe a produit sur ce moment un récit qui a fait fortune, et qui est faux. Libertalia, la « république pirate » libertaire et égalitaire qu'aurait fondée le capitaine Misson au nord de Madagascar, est tenue par les historiens pour une fiction. récit Johnson · Graeber Le regard anglais sur la côte est en garde la marque. Madagascar entre dans l'imaginaire anglais au début du XVIIIe siècle par la chronique des pirates de Charles Johnson (A General History of the Pyrates, 1724), qui y place la république utopique de Libertalia, récit tenu pour largement fictif. récit Johnson

Ce décor a fini par absorber ce qui s’est passé là. On raconte volontiers une côte malgache refaite par des pirates. La suite de cette page dit ce que les sources établissent, et ce n’est pas cela.

La côte est n’est d’ailleurs pas la seule à s’organiser hors du plateau au même moment : l’Ouest sakalava essaime depuis le XVIIe siècle, et le Sud-Est antemoro tient ses lignages lettrés depuis le XVe. Trois manières de faire tenir un pouvoir sans l’appareil que se donnera l’Imerina.

Une rébellion contre un ordre existant

La côte n’était pas vide de pouvoir avant la confédération.

Avant la confédération betsimisaraka, la côte autour de Foulpointe relève d'un ensemble dit confédération tsikoa, dirigé depuis le sud par Ramangano. Ratsimilaho lève une rébellion contre lui ; la guerre dure huit ans et fait des milliers de morts, et c'est d'elle que sort la nouvelle entité politique. récit Graeber

Et le geste de son chef n’est pas de prendre la première place, c’est de récuser le classement qui l’assigne à la seconde. Ratsimilaho refuse deux hiérarchies à la fois : il revendique la primauté dans son clan alors qu'il relève d'une lignée cadette, dite « des enfants de filles », et il rejette l'ordre d'autorité de la confédération tsikoa, où son statut de malata le plaçait au second rang. reconstruit Graeber

De cette guerre sort une fédération, sous un nom qui dit ce qu’elle prétend être.

Vers 1712, Ratsimilaho (dit fils d'un pirate anglais et d'une reine malgache) fédère la côte est sous le nom de Betsimisaraka (« les nombreux inséparables ») ; ses descendants, les zana-malata, forment une aristocratie métisse. récit Graeber

Ce que les pirates n’ont pas fait

La mobilisation politique qui crée la confédération betsimisaraka n'est pas l'œuvre des pirates, ni celle de leurs fils, encore enfants pour la plupart à cette date. Les pirates vivaient dans les ports et observaient les événements, mais ils s'y sont tenus à l'écart. reconstruit Graeber

Il faut peser cette phrase, parce qu’elle vient de l’auteur d’un livre intitulé Pirate Enlightenment. Il conclut contre l’attente que son propre titre installe : les pirates habitaient les ports, ils avaient un intérêt évident à l’issue, et ils sont restés sur le bord. Leurs fils, les malata, étaient pour la plupart des enfants à ce moment-là.

Ce qui reste de leur passage n’est donc pas une institution, c’est une position sociale et un statut, dont le futur fédérateur porte la marque et qu’il utilise en le refusant.

Carte marine gravée d'un port : un chenal bordé de croix marquant les hauts-fonds, des chiffres de sonde par centaines couvrant la rade, deux petites îles repérées par des lettres, et en médaillon une vue de la ville, un long bâtiment à toits multiples surmonté d'un pavillon. Un cartouche donne le titre, un autre la liste des références.
Le port de Sainte-Marie levé en 1746, publié à Londres en 1775. Ce n'est pas une image mais un instrument : sondes, marées, et l'aveu que le relevé a été pris à la boussole sans corriger une déclinaison de dix-sept degrés. Les repères nomment des usages, une corderie, une tente d'armurier, une tente de canonnier, et une île « où les habitants gardent le bétail pour le marché ». Trente ans après les pirates, ce que le cartographe anglais dessine est un port qui travaille. Il note aussi le nom que les habitants donnent à la ville, Pendekey.Relevé de John Brohier, 1746, gravé par J. Russel, publié par A. Dalrymple en 1775. Numérisation BnF, via Wikimedia Commons., Domaine public.

Trente ans après la fin du repaire, ce que l’Anglais dessine n’est ni une utopie ni un nid de forbans, mais un mouillage avec sa corderie et son île à bétail.

Ce que cette page sait, et par qui

Presque tout ce qui précède vient d’un manuscrit unique, celui du Français Nicolas Mayeur, dont vingt-quatre chapitres sont consacrés à cette guerre, et qui écrit à la gloire de Ratsimilaho.

La situation est exactement celle de l’Imerina, où trois siècles de dynastie reposent sur la compilation d’un prêtre. Ici, une confédération de sept cents kilomètres repose sur le récit d’un voyageur. La différence tient à ce que Callet recueillait une tradition malgache et que Mayeur rapportait ce qu’il avait vu et entendu, mais dans les deux cas le site lit une source et non un procès-verbal, et il le range en conséquence.

C’est aussi pourquoi la conclusion sur les pirates est donnée ici en reconstruit et non en attesté : c’est la lecture d’un auteur sur une source unique, et le site ne la présente pas autrement. Les regards extérieurs ont leur page, et Mayeur y aurait sa place.

Le livre qui porte cette lecture demande la même précaution que le manuscrit qu’il lit.

Pirate Enlightenment paraît en 2023, à titre posthume, et son auteur écrit dans sa préface qu'il est loin d'être définitif. Sa réception savante l'a reçu comme un essai qui élargit le débat en soulevant plus de questions qu'il n'en résout. attesté Graeber · Society for Nautical Research

Ce qui a duré

La confédération a tenu une bande côtière de près de sept cents kilomètres. Ceux qui vivent aujourd'hui sur ce territoire se disent toujours Betsimisaraka, et passent pour l'un des peuples les plus obstinément égalitaires de Madagascar. attesté Graeber

Le fondateur, lui, finit mal, et sa fin n’a pas laissé de doctrine. Ce qui a duré n’est pas une dynastie, et l’auteur y voit une anomalie qu’il compare aux équipages pirates eux-mêmes. La confédération se présentait au monde extérieur comme un royaume, organisé autour de la figure charismatique d'un fils de pirate, mais fonctionnait à l'intérieur en démocratie décentralisée, sans système développé de rang social. reconstruit Graeber

La côte n’est pourtant pas restée hors d’atteinte : Radama prend Tamatave en 1817 et en fait le débouché du royaume merina. Ce qui a duré n’est donc pas une indépendance, c’est une manière de tenir ensemble sans commandement d’en haut, sous les pouvoirs qui se sont succédé au-dessus, et jusqu’à aujourd’hui sous un nom que personne n’a eu à leur donner.

Chronologie

Frise · dérivée des assertions datées
1690 – 1720Libertalia, la « république pirate » libertaire et égalitaire qu'aurait fondée le capitaine Misson au nord de Madagascar, est tenue par les historiens pour une fiction.récit
1690 – 1724Madagascar entre dans l'imaginaire anglais au début du XVIIIe siècle par la chronique des pirates de Charles Johnson (A General History of the Pyrates, 1724), qui y place la république utopique de Libertalia, récit tenu pour largement fictif.récit
1690 – 1730L'île Sainte-Marie (Nosy Boraha), au nord-est, est le principal repaire pirate de l'océan Indien entre 1690 et 1730, comptoir d'Adam Baldridge, escale des navires revenant des Indes.mesuré
1700 – 1730La mobilisation politique qui crée la confédération betsimisaraka n'est pas l'œuvre des pirates, ni celle de leurs fils, encore enfants pour la plupart à cette date. Les pirates vivaient dans les ports et observaient les événements, mais ils s'y sont tenus à l'écart.reconstruit
1710 – 1720Ratsimilaho refuse deux hiérarchies à la fois : il revendique la primauté dans son clan alors qu'il relève d'une lignée cadette, dite « des enfants de filles », et il rejette l'ordre d'autorité de la confédération tsikoa, où son statut de malata le plaçait au second rang.reconstruit
1710 – 1720Avant la confédération betsimisaraka, la côte autour de Foulpointe relève d'un ensemble dit confédération tsikoa, dirigé depuis le sud par Ramangano. Ratsimilaho lève une rébellion contre lui ; la guerre dure huit ans et fait des milliers de morts, et c'est d'elle que sort la nouvelle entité politique.récit
1712 – 1820La confédération se présentait au monde extérieur comme un royaume, organisé autour de la figure charismatique d'un fils de pirate, mais fonctionnait à l'intérieur en démocratie décentralisée, sans système développé de rang social.reconstruit
1712 – 1820Vers 1712, Ratsimilaho (dit fils d'un pirate anglais et d'une reine malgache) fédère la côte est sous le nom de Betsimisaraka (« les nombreux inséparables ») ; ses descendants, les zana-malata, forment une aristocratie métisse.récit

Le registre

Chaque démarche scientifique apporte sa pièce, et son degré de certitude. La même histoire, vue par 3 familles de preuves.

archéologie 1

ce que le sol et les vestiges datent

L'île Sainte-Marie (Nosy Boraha), au nord-est, est le principal repaire pirate de l'océan Indien entre 1690 et 1730, comptoir d'Adam Baldridge, escale des navires revenant des Indes.
La mission Archéologie de la Piraterie (Caen) fouille depuis les années 2010 une épave coulée vers 1720-1721 et un campement de forbans dans la baie d'Ambodifotatra : plus de 3 300 artefacts remontés, sept à dix épaves estimées.

ethnographie 1

ce que les pratiques observées et décrites livrent

La confédération a tenu une bande côtière de près de sept cents kilomètres. Ceux qui vivent aujourd'hui sur ce territoire se disent toujours Betsimisaraka, et passent pour l'un des peuples les plus obstinément égalitaires de Madagascar.
Le nom lui-même se traduit par « les nombreux inséparables ». L'assertion ne porte pas de date de fait : elle rapporte un état présent et une réputation, pas un événement.

histoire 8

ce que les textes et les traditions rapportent

Libertalia, la « république pirate » libertaire et égalitaire qu'aurait fondée le capitaine Misson au nord de Madagascar, est tenue par les historiens pour une fiction.
Source unique : A General History of the Pyrates (1724, sous le pseudonyme Charles Johnson, peut-être Defoe). Aucune trace archivistique d'un capitaine Misson ni d'une colonie Libertalia, alors que presque tous les autres pirates du livre sont documentés. Pas de coordonnées sur la carte : on ne place pas un lieu qui n'a probablement jamais existé.
Madagascar entre dans l'imaginaire anglais au début du XVIIIe siècle par la chronique des pirates de Charles Johnson (A General History of the Pyrates, 1724), qui y place la république utopique de Libertalia, récit tenu pour largement fictif.
récit1690 – 1724Johnson, C. (pseud.) (1724)
La mobilisation politique qui crée la confédération betsimisaraka n'est pas l'œuvre des pirates, ni celle de leurs fils, encore enfants pour la plupart à cette date. Les pirates vivaient dans les ports et observaient les événements, mais ils s'y sont tenus à l'écart.
reconstruit1700 – 1730Graeber, D. (2023)
Conclusion de l'auteur d'un livre intitulé Pirate Enlightenment, qui conclut donc contre l'attente que son titre installe. Elle repose sur la lecture d'une source unique, le manuscrit de Mayeur, et le site la range en reconstruit à ce titre.
Ratsimilaho refuse deux hiérarchies à la fois : il revendique la primauté dans son clan alors qu'il relève d'une lignée cadette, dite « des enfants de filles », et il rejette l'ordre d'autorité de la confédération tsikoa, où son statut de malata le plaçait au second rang.
reconstruit1710 – 1720Graeber, D. (2023)
Lecture de Graeber : le geste politique ne consiste pas à prendre la première place dans le classement existant, mais à récuser le classement.
Avant la confédération betsimisaraka, la côte autour de Foulpointe relève d'un ensemble dit confédération tsikoa, dirigé depuis le sud par Ramangano. Ratsimilaho lève une rébellion contre lui ; la guerre dure huit ans et fait des milliers de morts, et c'est d'elle que sort la nouvelle entité politique.
récit1710 – 1720Graeber, D. (2023)
Le détail de cette guerre vient du manuscrit de Mayeur, dont vingt-quatre chapitres lui sont consacrés, et le récit y est à la gloire de Ratsimilaho.
La confédération se présentait au monde extérieur comme un royaume, organisé autour de la figure charismatique d'un fils de pirate, mais fonctionnait à l'intérieur en démocratie décentralisée, sans système développé de rang social.
reconstruit1712 – 1820Graeber, D. (2023)
L'auteur y voit une anomalie historique et cherche l'analogie du côté des équipages pirates eux-mêmes, dont les capitaines se donnaient au dehors une réputation d'autorité terrifiante. Lecture d'un auteur sur une source unique, d'où le statut reconstruit.
Vers 1712, Ratsimilaho (dit fils d'un pirate anglais et d'une reine malgache) fédère la côte est sous le nom de Betsimisaraka (« les nombreux inséparables ») ; ses descendants, les zana-malata, forment une aristocratie métisse.
récit1712 – 1820Graeber, D. (2023)
L'ascendance pirate de Ratsimilaho et la date de 1712 viennent des traditions et de récits européens tardifs ; le fait des zana-malata (métissage avec les flibustiers) est, lui, bien établi. Confédération lâche le long de ~640 km de côte, jamais un État centralisé.
Pirate Enlightenment paraît en 2023, à titre posthume, et son auteur écrit dans sa préface qu'il est loin d'être définitif. Sa réception savante l'a reçu comme un essai qui élargit le débat en soulevant plus de questions qu'il n'en résout.
Le site s'appuie largement sur ce livre pour cette page, et n'a pas de seconde source d'ampleur comparable. Le dire fait partie de l'assertion.

Sources